Père Noël

17. Lecture de contes

Voici 3 contes de Noël de ma plume. Ils sont protégés à l’INPI et pour ceux qui souhaiteraient les faire partager, je ne demande qu’une chose : être citée. Merci par avance.

Je vous souhaite bonne lecture.

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Les 2 premiers contes sont « médaillés d’or » au concours littéraire international 2015 des Ateliers d’arts de Servon sur Vilaine dans la section « contes et fables ». 257 participants au total dont 21 dans la section « contes et fables ».

Concours servon

Concours

LE CONTE DU BONHOMME HIVER

Chapitre un : Une prison dorée

- Maman, maman, regardez ce que nous avons reçu au courrier du matin !
– Clémence, cessez de hurler de la sorte. Une jeune fille de bonne famille ne pousse pas de tels cris !
– Je vous prie de m’excuser, maman, mais je suis tellement heureuse ! Nous avons reçu le programme du carnaval. Il aura lieu mardi prochain et on annonce la cavalcade du mardi gras, suivi du défilé des chars de bienfaisance. Il y aura aussi un grand repas de fête et l’on brûlera Monsieur carnaval. Maman, puis-je y participer ?
Oh ! dites-moi oui, dites-moi oui ! Je pourrais réciter des poèmes sur l’un des chars avec quelques-unes de nos voisines. Cela rapporterait un peu d’argent pour les indigents. Oh! maman, dites oui, s’il vous plaît !
– Il n’en est pas question ! Je déteste ce genre de manifestation. Petite, comme votre papa, je n’étais pas bien riche. Désormais, je souhaite que nous gardions notre rang dans la haute société.
Mme NIKOLAZ reprit son souffle et continua :
– Non, croyez-moi, ma chère enfant, cette fête des fous n’est pas pour nous. Je vous interdis d’y participer. Pensez que pendant quelques jours l’ordre des choses y est inversé, ce qui est absolument indécent. Maintenant retournez à vos leçons et plus un mot sur ce sujet. Le débat est clos, m’avez-vous bien comprise ?
Sans mot dire, la jeune fille reprit le chemin de sa chambre où sa sévère préceptrice l’attendait pour une leçon de géographie. Le cours fut bien plus long et difficile que d’habitude. Le cœur serré, Clémence ne pensait qu’à cette si merveilleuse fête qu’elle allait manquer. Elle se souvenait des enfants aperçus l’an passé. Ils étaient tous déguisés et avaient l’air si heureux. Il lui semblait que c’était un moment hors du temps où tout était permis, même les envies les plus folles. Mais, comme toujours, papa et maman refusaient catégoriquement que la famille prenne part aux festivités.
Ce soir-là, le dîner fut bien triste et comme d’habitude il fallut garder un pieux silence qui fut encore plus pesant que d’ordinaire.
Clémence se réveilla très tôt le lendemain. Dans cette aube grise et froide, elle ne ressentait que du chagrin. Les murs austères de sa chambre lui paraissaient si sinistres que les larmes se mirent à couler sur ses joues roses. Certes, elle ne manquait de rien car sa famille était fort riche depuis plusieurs années, mais alors d’où venait cette impression de tristesse infinie et de solitude ?
L’heure tourna et elle fut brutalement tirée de sa rêverie par Jeannette, la femme de chambre. Jeannette était douce et gentille.
Clémence avait toujours eu pour elle une grande tendresse.
– Mademoiselle, il est temps de vous vêtir. Vous n’avez pas oublié que nous sommes lundi et que votre grand-mère vient déjeuner ce midi ?
– Oh! mon Dieu, si, j’avais oublié.
Elle poussa un soupir puis demanda à Jeannette de l’aider à choisir une tenue.
– Si j’étais vous, Mademoiselle, je mettrais la robe de soie bleue, elle vous va si bien !
– Mais, je ne la porte que dans les grandes occasions !
– Oui, je sais, mais il y a un invité de plus aujourd’hui.
– Ah ! Qui cela ? questionna-t-elle.
– Ce matin, j’ai entendu votre papa dire que votre grand-père était revenu des chemins de fer.
La jeune fille sauta au cou de Jeannette.
– Grand-père sera là, mais c’est merveilleux ! Je ne l’ai pas vu depuis si longtemps !
– Plus de cinq ans, répondit Jeannette. Il faut le comprendre, son travail est très prenant.
– Je sais, mais il m’a tellement manqué, même s’il m’a écrit chaque semaine pendant toutes ces années… Alors, c’est décidé, je mets ma robe de soie.
Clémence avait toujours entendu papa raconter que grand-père NIKOLAZ était l’un de ceux qui croyaient à l’essor des chemins de fer français. S’il était issu d’un milieu ouvrier, il avait réussi à force de volonté et de travail à gravir les échelons jusqu’à devenir ingénieur. Puis, après avoir investi ses maigres salaires dans le développement des voies et des trains, il avait rapidement fait fortune.
Lorsque midi sonna, Clémence ne tenait plus. La joie la submergeait car elle savait que son grand-père, si ponctuel, allait bientôt apparaître dans l’embrasure de la porte. Lorsque le battant s’ouvrit, elle ne vit que le visage de grand-mère, vieille dame sévère mais au cœur tendre !
– Où est Papy ? demanda-t-elle brusquement.
– Eh bien ! tu pourrais d’abord me saluer, lui dit grand-mère, blessée de cet accueil si peu enjoué.
Clémence s’exécuta sans entrain. La gorge serrée, elle redemanda d’une petite voix : « Mais où est papy ? ».
– Il ne viendra pas, lui répondit son père depuis le salon voisin. Il a finalement été retenu.
Pour la jeune fille, la déception fut immense mais elle refoula ses larmes et se montra forte. La gorge serrée, elle ne put avaler qu’un maigre repas puis remonta à sa chambre pour y épancher son chagrin.
La nuit passa mais elle ne trouva pas le sommeil. Sa vie lui paraissait si morne et triste… L’argent, il y en avait ici, et à foison, mais cela la rendait-elle heureuse ?
– J’ai eu la chance d’être élevée dans une famille aisée, se dit-elle, on m’a donné une excellente éducation et j’ai connu les grandes réceptions, les dîners, les bals… Il y a bien des gens qui auraient souhaité avoir cette vie. Malgré tout, je n’ai qu’une envie : sortir d’ici. Je me sens prisonnière…
Une idée germa dans sa petite tête :
- Pourquoi n’irais-je pas retrouver grand-père ? Je devrais profiter de cette veille de carnaval pour m’échapper…

Chapitre 2 : La prisonnière s’échappe

Dans la nuit qui précédait le mardi 2 mars de l’an 1880, le jeune Léo se promenait dans les rues de Paris à la recherche de quelque nourriture. Ce jeune garçon d’à peine quinze ans aux beaux cheveux blonds bouclés et aux yeux vert sombre n’avait pas eu la chance de connaître un foyer stable et la tendresse d’une famille. Il subsistait grâce à quelques menus travaux mal rémunérés et devait de temps à autre voler pour pouvoir manger à sa faim. Vêtu d’une vieille salopette de coton bleu et chaussé de godillots troués, il allait et venait dans la ville endormie. Sa casquette bien vissée sur la tête, il se déplaçait à vive allure avec l’agilité d’un renard chassant une proie. Tout à coup, il s’arrêta car il était certain d’avoir vu une ombre du coin de l’œil. Oui, là-bas, il y avait une frêle silhouette encapuchonnée.
– Hep ! Arrête-toi ! Où cours-tu comme ça ?
– Laissez-moi tranquille, je quitte la ville.
– Eh ! Mais c’est une voix de fille que j’entends là ! Que fais-tu dans la rue en pleine nuit ?
– Fichez-moi la paix !
– Non, non, non ! Viens par ici ! Et attrapant la silhouette par le bras pour l’entraîner à hauteur d’un lampadaire, il découvrit un joli visage de poupée caché sous la large capuche.
– Qui es-tu ma jolie ?
– Mais lâchez-moi, petite brute !
– Pas avant que tu m’aies donné ton nom.
– Je m’appelle Clémence.
– Moi, c’est Léo. Dis donc, tu n’as pas l’air d’être une pauvresse, vu tes vêtements…
Clémence, méfiante, réfléchit avant de répondre.
– Non, c’est exact ; je viens d’une famille très riche et je t’ordonne de me laisser partir immédiatement.
– Eh! mais tu n’as pas la loi ici, ma belle. Tu es sur mon terrain de jeu et c’est moi qui dicte les règles à présent. Si tu veux avoir un droit de passage, il va falloir payer.
– Payer ! Mais je n’ai pas d’argent…
– Alors, ça, c’est incroyable, une fille de riche qui se promène sans le sou !
Léo se mit à rire si fort que la jeune fille en fut vexée. Il reprit :
– Eh bien ! je ne sais pas où tu vas, mais crois-moi, de l’argent tu en auras besoin.
Clémence se retrouva désarmée et balbutia :
– Ce n’est pas possible. Je ne peux plus retourner chez moi car mes parents vont sans doute se mettre très vite à ma recherche.
– Comme ça, tu fuis ta maison… Tu étais battue ?
– Non, pas du tout !
– Pourquoi t’en aller ?
– Cela ne regarde que moi ! Pour l’instant, je veux juste aller retrouver mon grand-père dans le nord de la France.
– À ta place, je resterais chez les rupins… Mais bon, c’est toi qui décides. Comme je suis une bonne âme, je veux bien t’aider. Pour sortir de la ville, il va falloir attendre que le carnaval de demain soit terminé car des gendarmes sont postés à toutes les entrées.
– Pourquoi ferais-tu ça pour moi ? Tu ne me connais pas…
– Bah ! non, je sais, mais tu as une bonne tête. Et puis, si ta famille est riche, tu pourras peut-être me payer pour mon aide ! Et il se remit à rire. Allez ! Suis-moi, on va se mettre à couvert dans ma cachette en attendant de quitter les lieux.
Elle ne savait dire pourquoi mais Clémence avait confiance en ce garçon qu’elle ne connaissait que depuis un court instant. Elle accepta de le suivre et ils arrivèrent bientôt dans un abri bien piteux. Cet endroit, caché de tous, était accessible par un étroit boyau dont l’entrée se situait au pied d’une usine de teinture. L’odeur forte des produits chimiques n’était pas particulièrement agréable mais elle allait devoir la supporter quelques heures.
– C’est là que tu vis ? demanda Clémence.
– Eh oui ! Comme tu vois, je ne suis pas riche.
– Où sont tes parents ?
– Mes parents ? Je n’en ai pas ! J’ai été abandonné et confié aux sœurs de la Charité lorsque j’étais bébé. Il paraît que mes parents étaient des milliardaires, tu y crois toi ? Et Léo éclata de rire !
– Tu vis tout seul ? Tu vis de quoi ?
– Je vis comme je peux, ma belle. Je fais des petits boulots mal payés et puis un peu de rapine. Je te choque en disant ça ?
Oui, Clémence était choquée de voir qu’un si jeune garçon puisse être abandonné de la sorte et qu’en plus il dût subvenir malhonnêtement à ses besoins.
Léo lui indiqua un petit coin de la minuscule pièce où elle pourrait dormir un peu. Elle accepta non sans un certain dégoût car l’endroit était complètement insalubre. La fatigue aidant, elle s’endormit bientôt.

Chapitre 3 : Le carnaval des fous

Au matin, jour du grand Carnaval, les deux enfants sortirent de la cachette avec la plus grande discrétion. Ils allèrent de rue en rue pour voir s’il était possible de sortir de la ville, mais comme le redoutait Léo, toutes les issues étaient bloquées par la gendarmerie. Il fallait attendre la fin de la fête.
– Dis-moi, ma belle, nous devrions peut-être profiter de cette journée pour nous amuser un peu. As-tu déjà participé au carnaval des fous ?
– Non, mes parents ont toujours été opposés à cette fête qu’ils jugent subversive. Je t’avoue que l’idée d’y aller me plaît beaucoup mais je ne peux pas sortir dans cette tenue, on risquerait de me reconnaître. A cette heure, je suis sûre que toute ma famille est déjà à ma recherche…
– Tu as raison, alors on va emprunter des déguisements.
– À qui ?
– Viens, tu vas voir.
Léo prit la main de Clémence et la fit courir si vite qu’elle en était rouge d’essoufflement. Ils arrivèrent en plein cœur des préparatifs du grand défilé. Il y avait là des saltimbanques en pleine répétition d’une pièce apparemment fort drôle. Il y avait aussi des troubadours, un dresseur d’ours et des cracheurs de feu. La jeune fille n’en croyait pas ses yeux. Quel univers merveilleux ! Elle découvrait ici toute la magie qu’elle avait imaginée depuis sa prison dorée.
Léo la tira brutalement de ses pensées et la fit passer sous le rideau d’une tente.
– Vas-y, il n’y a personne. On devrait trouver notre bonheur.
Soigneusement rangés sur des porte-manteaux, il y avait là des dizaines de somptueux costumes colorés.
– Regarde ça ! Je suis sûr que ça m’ira très bien.
Léo tenait un habit de fou du roi avec un bonnet orné de trois grelots.
Clémence ne put retenir un fou rire.
– Oui, c’est parfait. Et moi, que vais-je mettre ?
– Celui-là ma chère. Je pense qu’il te siéra à merveille, dit Léo en prenant un ton bourgeois.
– Oh! Oui. Cette robe de colombine est fabuleuse !
– Allez, dépêchons-nous de nous parer pour les festivités !
Une fois habillés, rapidement maquillés et leurs perruques enfilées, ils se mêlèrent aux premiers arrivants.
Quelle merveille de voir les chars ornés de fleurs ! De jolies danseuses commencèrent à ouvrir la cavalcade sur différents airs de valse et de polka. Puis la foule, de plus en plus dense, vint se masser au point de départ de la cavalcade. Clémence dut à plusieurs reprises se cacher car elle avait cru reconnaître des gens de son voisinage. Les chars gigantesques se mirent soudainement en route sous les cris de liesse de la population. Les chevaux qui leur permettaient d’avancer étaient eux-mêmes parés pour la circonstance. Le cœur de Clémence débordait de joie. Comment ses parents avaient-ils pu lui interdire de tels moments de bonheur ?
Jusqu’au soir, très tard, les deux jeunes gens s’amusèrent sans se soucier du reste.
– Cette journée est une merveille, mon cher Léo. Je ne suis pas prête de l’oublier.
– Ça te change des réceptions mondaines ennuyeuses, n’est-ce pas ?
– Clémence acquiesça d’un simple hochement de tête accompagné d’un énorme soupir.
Tout à coup, une clameur s’éleva dans la nuit. Alors que l’heure de la mise à mort de Monsieur carnaval approchait, la fête fut soudainement arrêtée. Un gendarme était monté sur l’estrade principale et prenait la parole :
– Oyez, oyez ! Avis à la population : une jeune fille de bonne famille est recherchée depuis ce matin. Elle a disparu de son domicile dans la nuit. Elle a treize ans, a des cheveux châtain clair mi-longs et des yeux couleur noisette. Elle répond au prénom de Clémence. Vous êtes tenus de nous donner toute information dont vous auriez connaissance.
Les deux enfants se regardèrent. Il fallait immédiatement se cacher et le plus sûr était de retourner à la bien modeste habitation de Léo. Désormais, il fallait être très prudent et discret. Malgré le déguisement, une fille de cet âge était facilement repérable et susceptible d’être dénoncée et arrêtée.
– Surtout ne pas courir, c’est important, dit Léo. Car ça pourrait indiquer que l’on fuit quelque chose…
Le plus calmement possible, ils quittèrent la fête et retournèrent dans les rues désertes afin de se mettre à l’abri des regards. Mais ils n’avaient pas remarqué qu’une ombre immense et inquiétante les suivait…

Chapitre 4 : Deux drôles de rencontres

- Ouf ! Nous serons en sûreté dans quelques minutes, dit le jeune garçon.
– Oui, je dois avouer que j’ai pris peur, répondit Clémence.
– Peur de quoi ? lança une voix effrayante venant d’une ruelle sombre.
Les enfants se retournèrent épouvantés.
– Mais oui, peur de quoi ? répéta la voix. Peur des gendarmes ? Vous savez bien qu’ils ne sont pas méchants !
En revanche, il y a quelquefois des créatures dangereuses qui se cachent dans les ténèbres…
Léo rassembla tout son courage et répondit d’un ton mal assuré :
– Qui êtes-vous ? Et que nous voulez-vous ? Et puis, sortez de votre cachette, si vous l’osez !
– Tu es bien courageux de me parler ainsi, répondit la voix terrifiante. Je m’appelle Krampus, poursuivit-il. Et je suis un envoyé… du diable, dit-il dans un rire tonitruant.
Un homme gigantesque à la barbe noire hirsute sortit alors de l’ombre. Son visage barbouillé de sale ne pouvait inspirer que la terreur. Il dévisageait les enfants de ses yeux noirs et profonds.
– Savez-vous que je suis envoyé sur terre pour punir les enfants désobéissants ?
– Mais, mais…. balbutia Clémence.
– Je sais que l’un d’entre vous est une petite canaille et que l’autre a transgressé les ordres qu’on lui avait donné. Je suis donc dans l’obligation de vous emmener pour vous punir…
Avant qu’ils aient pu réagir, une énorme main les empoigna. Étranglés par la peur, aucun son ne put sortir de leur gorge. Bientôt, ils se retrouvèrent enfermés dans une immense hotte sombre et ballottés comme de simples fétus de paille. Il leur sembla que le temps qui s’écoulait était infini. La peur avait maintenait fait place au désespoir. Ils avaient conscience de leurs tourments tout proches… lorsqu’une lumière vive traversa les interstices de la hotte d’osier qui les retenait prisonnier. Alors, une voix douce et grave leur parvint :
– Sortez, les enfants. Vous êtes libres.
Osant à peine bouger, Léo souleva doucement le couvercle. La clarté émanant de l’extérieur était orangée et chaude. Il prit le bras de son amie et l’aida à sortir. Debout devant eux, se tenait un homme joufflu à la barbe blanche comme neige et vêtu d’une grande tunique écrue et dorée. Il souriait.

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– N’ayez pas peur de moi. Je suis venu vous aider. Je connais bien ce Krampus et c’est un être abject qui a outrepassé ses droits en vous enlevant. N’ayez crainte, je vais le renvoyer dans sa tanière près de son maître.
Le bon barbu s’adressa alors à Krampus dans une langue étrange et le fit disparaître aussi vite qu’il était apparu dans cette ruelle sombre.
Puis s’adressant aux enfants :
– Je m’appelle Monsieur Hiver. Vous me rencontrez pour la première fois, mais moi je vous connais depuis longtemps. Je sais que vous êtes de bons enfants car je peux lire dans vos cœurs. Je sais aussi que vous êtes malheureux.
Les jeunes gens se regardèrent et acquiescèrent ensemble d’un hochement de tête.
Mais qui pouvait bien être ce vieux bonhomme possédant de tels pouvoirs magiques ? Et comment avait-il su lire dans leurs pensées ?
Le vieux monsieur reprit :
– Que puis-je faire pour vous rendre plus heureux, mes chers enfants ?
Clémence prit timidement la parole :
– Je souhaiterais aller retrouver mon grand-père qui est quelque part dans le nord de la France. Il est le seul de ma famille à s’intéresser vraiment à moi. C’est un homme simple et gentil…
Léo hésita puis dit :
– Moi, je n’attends rien de personne. Je n’attends plus rien depuis longtemps…
– Alors, je ne peux absolument rien pour toi ? En es-tu bien certain ? Peut-être que si tu me fais confiance, je pourrais te convaincre que les hommes ne sont pas si mauvais…
Le jeune garçon se contenta de baisser les yeux.
Puis, s’adressant à Clémence :
– Je dois partir pour le nord, cette nuit. Souhaites-tu m’accompagner ?
– Euh ! oui, mais… peut-on partir avec mon ami Léo ?
– Bien entendu, il est le bienvenu, s’il le souhaite.
Léo, tout surpris de ne pas se sentir exclu, accepta la proposition. Discrètement, il dit à sa jeune amie :
– Je viens uniquement pour veiller sur toi. Une gosse de riche ne saura jamais se débrouiller seule…
Clémence se contenta de sourire.

Chapitre 5 : Un voyage fantastique

- Allons ! jeunes gens, ne perdons pas de temps, prenons la route du nord dès maintenant…
Ils suivirent Monsieur Hiver qui leur fit emprunter des chemins assez inhabituels. Ils parcoururent des ruelles très étroites pour finir sur les toits des maisons cossues de la ville. Quel drôle de bonhomme tout de même! Et ce visage… pourquoi paraissait-il si familier à Clémence ?
Arrivés sur le toit le plus haut de Paris, ils découvrirent avec stupeur une calèche dorée à laquelle étaient attelés… pas moins de six rennes !

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Les enfants se regardèrent interloqués.
– Mais, comment comptez-vous faire descendre ces bestioles ? lui souffla Léo.
– Pas question de descendre, répondit Monsieur Hiver, nous allons monter. Allez, allez, en voiture et ne vous posez pas tant de questions !
En approchant de l’attelage, Clémence n’en crut pas ses yeux. Il y avait là trois rennes bleus et trois rennes roses ! Ces animaux majestueux avaient un pelage aussi brillant que des cristaux de neige et des bois d’un beau noir ébène. Elle ne put s’empêcher de les caresser et les trouva plus soyeux que toutes les riches étoffes qu’elle avait pu posséder. Et leur odeur rappelait celle de la cannelle. Elle respira très fort pour profiter de ce merveilleux parfum.
Une fois tous installés dans la calèche d’or, Monsieur Hiver tira sur les rênes et cria :
– Hop ! hop ! mes six jolis rennes féeriques, hissez-nous haut dans le ciel, hissez-nous au firmament, près de l’étoile la plus belle…Et l’attelage s’éleva dans les airs.
Incroyable ! En quelques instants ils se trouvèrent au milieu des nuages, le vent fouettant leurs visages. Subjugués par la splendide voûte céleste, les enfants ne virent même pas la ville rapetisser derrière eux…
Après avoir repris ses esprits, Clémence demanda :
– Comment trouverons-nous grand-père ?
– Ne sois pas pressée, tout vient en son temps ma chère enfant, lui répondit le vieil homme. Pour l’instant, je vous emmène dans ma maison où vous prendrez du repos et un bon repas chaud.
– Elle est loin, votre baraque ? demanda Léo.
– Au nord, mon petit ami, au pôle nord…
Et le voyage fut magique. Ils survolèrent campagnes, villes, rivières, mers et océans…pour enfin arriver au-dessus d’un paysage immaculé. Seuls quelques sapins d’un beau vert sombre venaient tacher la blancheur du sol.
– Nous sommes presque arrivés, dit Monsieur Hiver. La petite lumière, là-bas, au loin, c’est ma maison.

Chapitre 6 : Un petit village magique

Les rennes se posèrent tout en douceur au pied d’une charmante petite maison entourée d’une grange et d’un grand bâtiment de bois. Ce minuscule village était construit au beau milieu d’un paysage de glace s’étendant à perte de vue. Reflétant la pâle clarté lunaire et virevoltant doucement, quelques flocons de neige venaient se poser sur les branches de houx et de gui parsemés alentour.
– Entrez vite, les enfants, dit Monsieur Hiver. Il y a un bon feu de cheminée qui vous attend. Je vais demander à Bélissende de vous préparer un bouillon de légumes et elle vous apportera des pyjamas. Vous n’allez tout de même pas dormir avec vos costumes de carnaval !
Les enfants se regardèrent. Ils avaient totalement oublié qu’ils portaient encore leurs costumes.
– Mais qui est Bélissende ? demandèrent-ils.
– Bélissende, c’est moi ! Une voix fluette avait répondu, venant d’une toute petite personne pas plus haute que trois pommes.

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– Oh! ! mais ne me regardez pas comme ça. Je ne suis pas grande mais suffisamment tout de même pour savoir recevoir des hôtes. Et puis d’abord, si je ne suis pas bien haute c’est parce que je suis un korrigan de Bretagne. Et vous savez, ils sont tout petits, les lutins de Bretagne !
Pour ne pas être vexants, les enfants retinrent leurs rires. Comme elle était amusante, cette petite bonne femme aux oreilles pointues ! Elle s’occupa à merveille de ses deux invités qui, après s’être restaurés, allèrent se coucher. Leur sommeil fut profond et leurs rêves peuplés de créatures fantastiques…
Au matin, Bélissende avait dressé une table de petit déjeuner spécialement pour eux. Alors qu’ils finissaient d’engloutir leur dernière bouchée, un doux bruit d’ailes résonna à leurs oreilles.
– Regarde Léo ! s’écria Clémence.
Une chouette venait de se poser sur le rebord de la fenêtre. Bélissende ouvrit les deux battants et l’animal vint se poser sur le linteau de la cheminée.
– Il a fait très froid cette nuit, j’ai bien mérité un peu de repos et de chaleur.
– Mais… balbutièrent les enfants… elle parle !
– Bien entendu que je parle, répondit Cassiodore, le harfang des neiges, étonné qu’on puisse lui poser une telle question.
– Ne soyez pas surpris, mes chers enfants, leur dit Monsieur Hiver qui venait d’entrer dans la cuisine. C’est une chouette enchantée. Chez moi, vous verrez que tout est magique.
– Dites-moi, Monsieur Hiver, puis-je vous poser une question ? demanda Léo.
– Bien sûr, répondit-il.
– Que faites-vous ici, perdu au fin fond du pôle nord ?
– Tu as raison, il faut que je vous donne quelques explications mais venez d’abord visiter l’ensemble du village.
Après avoir exploré la maison, ils allèrent jusqu’à la grange des rennes avant de se rendre au grand bâtiment de bois.
– Qu’y a-t-il là-dedans, demanda Léo ? C’est rudement grand !
– Eh bien, il y a là mon plus grand secret. Mais avant de vous faire entrer, il faut que vous me donniez votre parole de toujours garder le silence à ce sujet.
Intrigués, les jeunes gens promirent et Monsieur Hiver avait toute confiance en eux.
Les enfants restèrent bouche bée lorsque les deux lourdes portes s’ouvrirent. Un immense atelier de confection de gourmandises s’offrait à leurs yeux ébahis. Des centaines de petits korrigans travaillaient à la fabrication de confiseries, bonbons et chocolats.
Léo s’écria :
– C’est vous le distributeur de sucreries de décembre, n’est-ce pas ?
– Oui, tu as deviné, je suis celui que l’on surnomme le Bonhomme Hiver. Chaque nuit de janvier à novembre, j’envoie ma chouette surveiller si les enfants sont sages et s’ils ont mérité un cadeau. Puis en décembre, je fais ma distribution.
– Mais pourquoi je n’ai jamais rien eu ? dit Léo d’un ton lourd de reproches.
– Tu te trompes mon petit ami. N’as-tu jamais reçu d’orange un matin de décembre ?
– Oh ! si, mais j’ai toujours cru que les sœurs de la Charité ne m’avaient pas totalement oublié.
– Non, elles ne t’ont pas oublié mais elles avaient bien d’autres soins à prodiguer aux miséreux. L’orange est toujours venue d’ici. Mais il n’y a pas que ça, mon jeune ami. Sais-tu qui te donnait l’espoir et le courage de vivre malgré les difficultés ? Oui, mon cher petit, j’ai toujours été derrière toi pour t’aider à te battre. Je t’ai soutenu à chaque instant de ta vie pour que tu ne baisses jamais les bras.
Puis, le Bonhomme Hiver les emmena dans une immense serre installée tout au fond de l’atelier. Il y avait là des orangers géants dont les branches ployaient sous le poids des fruits.
– Te concernant, ma chère Clémence, reprit le Bonhomme Hiver, je t’ai apporté de bons chocolats, chaque année, qui ont dû te régaler.
– Oui, c’est vrai, mais j’étais persuadée que c’était mes parents qui me les offraient.
– Les jouets, au pied du sapin, venaient de tes parents mais les chocolats… sont toujours venus d’ici, ma chère petite.
Alors l’orange et les chocolats prirent subitement un goût de magie aux yeux des deux enfants…

Chapitre 7 : Mais qui est-il vraiment ?

Les enfants étaient arrivés au pôle depuis plusieurs jours déjà, lorsque le Bonhomme Hiver dut s’absenter pour quelques heures.
– J’ai un message important à délivrer sur Paris. Je serai de retour dès ce soir. En attendant, Léo, je te confie le soin de t’occuper des rennes. Je sais que tu te débrouilleras très bien puisque tu m’as aidé chaque jour depuis ton arrivée.
Clémence, quant à elle, installée dans la cuisine pour aider Bélissende à préparer le repas, fut prise de remords.
– Bélissende, dit-elle, je n’aurais sans doute pas dû fuir de la maison de cette façon. Ma famille doit être inquiète maintenant.
– Oui, c’est évident lui répondit la lutine. Tu devrais peut-être repartir…
– Mais… et grand père… je voudrais tellement le revoir ! Le Bonhomme Hiver m’a promis de m’emmener auprès de lui.
– Il tiendra parole, sois-en sûre. A propos, tes parents ont-ils le téléphone ?
– Oui, répondit-elle, nous en possédons un.
– Eh bien ! voici le nôtre, appelle-les pour les rassurer.
Clémence hésita longtemps car elle redoutait leur courroux. D’ailleurs, leur manquait-elle vraiment?
Cassiodore, perché sur le bord de la fenêtre lui souffla :
– Appelle, qu’as-tu à craindre ? Tu les crois durs et sans cœur, mais c’est peut-être parce qu’ils voulaient le meilleur pour toi…. Je suis certain que ta famille t’aime…
Rassurée par les mots de la chouette, la jeune fille décrocha le combiné. Une opératrice lui répondit et transmit immédiatement l’appel à la famille NIKOLAZ.
– Allo ! Maman ?
– Oh ! ma chérie…
La conversation fut longue et chargée d’émotion…
– Un coup de fil plein de promesses, pensa Cassiodore.
Lorsque la jeune fille raccrocha, elle rayonnait de bonheur.
– Cassiodore, tu avais raison, ils m’aiment et m’ont promis de faire de gros efforts et de m’accorder plus de temps.
Tard le soir, lorsque le Bonhomme Hiver rentra, Clémence l’entraîna dans le salon près de la cheminée pour tout lui raconter.
– Tu vois, lui dit-il, j’étais certain qu’au fond tes parents avaient un cœur tendre. Ils ont connu la pauvreté étant enfants et ils ont voulu que tu sois comblée et gâtée. Ils avaient simplement un peu oublié que l’amour représente bien plus que les biens matériels.
Oui, il avait raison le vieux bonhomme. Il avait toujours raison et il savait toujours tout… Le regardant droit dans les yeux et décidée à obtenir des réponses à ses interrogations, Clémence lui lança :
– C’est incroyable, je leur ai raconté mon aventure et pas un instant ils n’ont douté de mes dires ! Vous ne trouvez pas que c’est curieux ? Et ils m’ont même autorisée à partir avec vous chez grand-père…
– Je le savais déjà, ma petite chérie, répondit le vieil homme. Et nul besoin d’aller bien loin pour le retrouver, ajouta-t-il, car c’est déjà fait depuis quelque temps… Clémence le regarda interloquée.
– Il y a bien longtemps que tu n’as pas vu ton grand père et il a pu changer, ne crois-tu pas ?
En riant, il continua :
– Il a pu grossir et attraper quelques poils blancs dans sa barbe. Et qui sait, il a pu aussi changer de métier…
La jeune fille ne savait plus si elle devait rire ou pleurer. Alors, depuis le début de l’aventure, grand-père était là, tout près d’elle. Ce visage lui avait tout de suite été familier mais comment n’avait-elle pas reconnu sa voix, sa gestuelle…Elle sauta dans les bras du vieil homme et l’étreignit si fort qu’elle aurait pu l’étouffer d’amour.

Chapitre 8 : Je ne veux pas quitter le pôle

Le feu de bois crépitait dans la cheminée et une longue nuit allait commencer. Léo vint s’asseoir près de son amie et ils écoutèrent grand-père Hiver…
– J’ai travaillé de nombreuses années aux chemins de fer, commença-t-il. J’avais installé mes bureaux à la gare de Calais dans le nord de la France. Il y a un peu plus de cinq ans, alors que tu n’avais encore que huit ans, ma chère enfant, j’ai fait la connaissance d’un bien curieux monsieur. Il était assis sur un banc, au bord du quai. Il vint se présenter à moi :
– Bonsoir, je m’appelle Nicolas et j’attends la voiture pour le pôle nord.
J’ai d’abord cru avoir mal compris et je lui répondis qu’il devait se tromper et qu’il ne passait ici que des trains. Mais il insista et m’invita à m’asseoir à ses côtés.
– Mon cher, me dit-il, je dois me rendre une dernière fois là-bas pour faire mes adieux à mes amis et former mon remplaçant. La voiture ne saurait donc tarder à arriver. Avez-vous pris votre valise pour m’accompagner ?
– Mais, voyons ! que dites-vous, monsieur ? Je ne vais nulle part !
– Oh! si, vous venez, car vous prenez ma relève. Votre nom de famille est bien NIKOLAZ ?
– Oui, c’est bien moi, Jules NIKOLAZ.
– Alors pas d’erreur, vous partez avec moi car je vous ai choisi pour me remplacer. Je suis vieux et bien fatigué, il est temps que je cède la place. Vous serez désormais le Bonhomme Hiver, le bon vieillard distributeur de friandises dévoué aux enfants.
– Mais, mais… balbutiai-je. Mais je n’eus pas le temps de me poser plus de questions car j’entendis au loin un tintement de grelots et je vis arriver du ciel un attelage féerique. Il me fallut quelques jours pour comprendre la tâche qu’on me confiait. Et en acceptant de devenir un personnage magique, j’ai dû renoncer à mon existence humaine ordinaire. C’est pour cela que je ne pouvais te voir, ma petite Clémence.
– Alors, même papa et maman ne savent rien de tout cela ?
– Non, ils ne savaient pas. Tout du moins jusqu’à aujourd’hui. Seule grand-mère était dans la confidence. Elle aurait pu m’accompagner au pôle mais elle n’a pas voulu vous quitter. Chaque semaine, je t’ai écrit, ma chère petite fille, car je ne voulais en aucun cas rompre le lien si fort qui nous unit depuis ta naissance.
– Je t’ai répondu chaque semaine, grand-père, lui dit-elle. Comment recevais-tu mes lettres ? Car je doute que le postier ait pu te les faire parvenir !
– Disons que je connais une chouette qui sait mener le courrier là où il faut… Sache que je pensais bien tout te dire un jour mais j’estimais que le temps n’était pas encore venu.
Clémence était abasourdie par toutes les révélations que grand-père venait de faire.
Après quelques jours, les enfants se préparaient à repartir. Ils eurent une longue discussion et Clémence demanda :
– Grand-père, nous voulions te parler d’une chose importante. Accepterais-tu que Léo reste près de toi ? Il pourrait t’aider dans tes tâches…
Le Bonhomme Hiver regarda Léo avec un grand sourire. En lui donnant une solide poignée de main, il lui dit :
– J’en serais très heureux, jeune homme. Tu pourras continuer à t’occuper de mes rennes.
Se sentant tout à coup utile, le jeune garçon hocha fièrement la tête pour acquiescer. Pour la première fois de sa vie, il se sentit aimé et eut l’impression d’avoir enfin trouvé un foyer.
– Quant à toi, ma chérie, reprit grand-père Hiver, maintenant que tu connais mon secret, j’aimerais te voir souvent. Je ne peux que très rarement me déplacer mais je connais un garçon qui pourra voler jusqu’à toi pour venir te chercher.
Bientôt Clémence fut de retour chez elle. Ses parents, très émus de la retrouver, la couvrirent de baisers. Elle eut l’autorisation d’aller voir grand-père une fois par semaine à condition de ne pas délaisser ses études. Lorsque la voiture dorée vint la chercher pour la première visite, la jeune fille avait les yeux remplis d’étoiles. Une autre personne se réjouissait à l’idée d’aller au pôle nord : c’était grand-mère, qui avait enfin accepté de rejoindre grand-père…

Muriel, le 02/03/2013

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Nora à la rencontre du monde magique

Chapitre 1 : Une rencontre

La neige tombait abondamment en ce début décembre 1974. Il était déjà 10h et Nora était en retard pour ouvrir son magasin de jouets anciens. Passionnée par tous ces vieux joujoux, elle avait décidé de se consacrer à leur restauration et  proposait leur vente à des collectionneurs. Âgée de 56 ans à peine, elle était ronde aux cheveux déjà blancs avec un visage doux ayant conservé un côté enfantin. Elle se mit à courir en regardant sa montre et ne vit pas devant elle un jeune garçon arrivant en trottinette. Elle l’évita de justesse mais un vieux monsieur un peu plus loin n’eut pas cette chance. Il fut projeté au sol et sa sacoche complètement renversée sur le bitume. Au lieu de porter secours au vieil homme, le garçon préféra prendre la fuite. Nora se précipita :

- Ça va, Monsieur ? Vous n’avez rien de cassé ?

- Non, je ne crois pas. Pouvez-vous juste m’aider à me remettre debout ? À mon âge, on perd en souplesse, lui dit-il avec un large sourire.

Nora fut impressionnée par l’aura du vieil homme qui respirait la sagesse. Elle l’aida à rassembler ses affaires puis lui proposa :

- Souhaitez-vous que je vous raccompagne à votre domicile ?

- Non, je vous remercie mais ça va aller. Je suis presque arrivé à ma boutique.

- Vous avez une boutique ?

- Oui, l’horlogerie qui est située avenue des sapins.

- Oh ! bien sûr, je la connais mais je n’avais jamais eu l’occasion de vous rencontrer. Moi, je tiens le magasin de jouets anciens.

- Je le sais, chère madame. Je vous ai déjà aperçue à votre atelier. Il y a quelques jours, vous étiez très affairée à réparer une poupée qui, si je ne m’abuse, date de 1952.

Très agréablement surprise, Nora acquiesça.

- Pardonnez-moi, ma chère mais il est temps pour moi de vous quitter. Je vous remercie de votre aide car ce jeune garçon  semble bien n’avoir eu aucun intérêt pour le vieux bonhomme que je suis.

- C’est malheureux, répondit Nora. Ce garnement ne méritera pas de cadeaux à Noël…

Cette réflexion sembla beaucoup amuser le vieil homme.

- Tenez, voici ma carte avec mes coordonnées à la boutique. Permettez-moi maintenant de prendre congé.

Nora salua le vieil homme et intriguée, elle le regarda partir sous les flocons virevoltants. Lorsqu’il tourna au coin de la rue, elle se remit en chemin mais un point brillant dans la neige fraîche attira son regard.

- Une clé dorée ! Sa forme est très étrange ! Elle appartient probablement au vieil horloger !

Nora se mit à courir pour le rattraper mais il n’y avait plus personne. Il avait disparu…

- Incroyable ! Il ne doit pas être si fatigué que ça pour avoir fait le chemin à une telle vitesse… Bien, revenons à nos moutons… Il serait temps d’aller ouvrir mon magasin, les clients doivent m’attendre. Je passerai chez ce charmant vieil horloger ce soir.

 Chapitre 2 : Nora, la Curieuse

Lorsque 18h arriva, Nora, après avoir soigneusement nettoyé sa boutique et fermé la porte d’entrée, prit la direction de l’horlogerie.

En arrivant sur le pas de la porte, il lui sembla que tout était fermé. Il n’y avait pas de lumière et la vitrine était poussiéreuse comme si tout avait été abandonné depuis de nombreuses années.

- Décidément, se dit-elle, c’est très bizarre…

Elle prit alors la carte de visite où était écrit en lettres anciennes : Monsieur Julius TEMPORIS vous accueille du lundi au vendredi de 10h à 19h.

- Il n’y a pas de doute ça devrait être ouvert !

Elle poussa doucement la porte. Celle-ci ne résista pas. À l’intérieur, il n’y avait pas âme qui vive. Elle se risqua à appeler :

- Bonsoir. Monsieur TEMPORIS. Vous êtes là ? Je suis la dame qui vous a aidé ce matin.

Pas de réponse…

Elle allait ressortir mais la curiosité la poussa à jeter un œil dans la boutique. Il y avait là toutes sortes de vieilles horloges, des coucous, des montres à gousset et même un très ancien cadran solaire… En fait, tout ce qui avait dû exister pour indiquer l’heure à travers les époques.

- Que de trésors ! se dit-elle.

Elle remarqua cependant que plus rien ne fonctionnait… Tout était à l’arrêt comme si le temps avait suspendu son cours…

Seule, adossée au mur du fond, une comtoise finement travaillée donnait un léger tic-tac.

- Mais c’est la seule horloge qui fonctionne encore ! S’étonna-t-elle.

Intriguée, elle l’observa de plus près et remarqua que le système du remontoir ressemblait étrangement à la clé qu’elle avait trouvée le matin même…

Elle la sortit de son sac à main.

- Mais enfin, de quoi je me mêle ! se dit-elle. Je ferais mieux de partir, plutôt que de jouer au détective !  Puis, après quelques secondes de réflexion, elle dit à haute voix :

- Et puis tant pis ! Après tout, je ne fais rien de mal.

Elle prit la clé et la glissa dans l’encoche prévue à cet effet. En tournant légèrement sur la droite, il y eut un bruit de mécanisme se débloquant. La porte de l’horloge s’ouvrit brusquement…

Nora ouvrit le battant en grand et une lumière vive l’éblouit. Après quelques instants d’accoutumance, elle vit apparaître un escalier étincelant. Chaque marche semblait faite de milliers de diamants.

- Mais ce n’est pas possible… je suis en plein rêve ! Il faut que je sorte d’ici tout de suite !

Elle se retourna pour fuir mais un beau chat sortant d’un recoin sombre sauta à ses pieds. Il semblait vouloir lui barrer le passage. Avec un ronronnement intense, il la regarda de ses splendides yeux verts. Il se frotta à ses chevilles. Son pelage gris souris semblait tellement soyeux que Nora se mit à le caresser. Il bondit dans l’escalier en la regardant. On aurait dit qu’il l’invitait à le suivre…

 Chapitre 3 : Un monde merveilleux

Nora ferma les yeux un instant.

 -Ce n’est pas possible, qu’est-ce qui m’arrive ? Je vais bientôt me réveiller bien au chaud dans mon lit…

Mais non, pas de doute, Nora ne rêvait pas. Et le gentil matou l’attendait à  l’intérieur de l’horloge. Elle prit une forte inspiration et se décida à grimper l’escalier. Avec ses rondeurs, Il lui fut difficile de passer le battant de porte mais une fois de l’autre côté, elle se sentit aussi légère qu’une plume. On aurait dit qu’il n’y avait plus de pesanteur… Le chat aux yeux doux monta les marches en miaulant comme s’il voulait dire : « Viens, viens avec moi… ». Au fur et à mesure de l’ascension, les marches escaladées disparaissaient dans un scintillement d’étoiles. Nora n’avait nullement peur. Il lui semblait que quelque force magique guidait ses pas. Après un long moment, elle arriva devant une immense porte sculptée. Gravés dans le bois, elle reconnut des licornes, des lutins, des fées et encore d’autres créatures et personnages chimériques. Le ronronnement du chat se faisant plus intense, Nora se pencha pour lui donner une caresse mais elle n’eut pas le temps d’aller au bout de son geste que le chat courba l’échine et se mit à grossir et grandir à vue d’œil. En quelques instants, il prit forme humaine. Suffoquée par la surprise, Nora reconnut le vieil homme rencontré le matin même.

- Mais, je vous reconnais. Vous êtes Julius TEMPORIS !

- Oui ma chère Nora, c’est bien moi, et le moment est venu de me présenter : je suis le vieux bonhomme du temps. C’est moi qui fais s’écouler les heures, les jours, les saisons, les années… Je suis aussi le gardien du monde magique.

Nora le regardait interloquée.

- Mais quel monde magique ?

- Et bien, les humains sont loin de se douter mais il y a un monde merveilleux juste au-dessus de leur tête. Et ce monde, je veux vous le faire découvrir, ma chère Nora.

- Moi ? Mais pourquoi moi ?

- J’ai le don d’observer les gens car j’ai tout mon temps pour cela, lui dit-il en riant. Il y a bien des années que je vous suis de près et je sais que vous êtes une âme pure. Nous avons besoin de vous ici.

Nora était abasourdie. Elle essayait de comprendre mais les idées et les mots se bousculaient confusément dans sa tête. Le vieux bonhomme lui prit délicatement la main et lui dit, rassurant :

- N’ayez pas d’inquiétude. Vous allez comprendre ce que j’attends de vous mais pour aujourd’hui, il vous faut du repos.

Par un simple mouvement des mains, le vieux bonhomme ouvrit la grande porte. Alors apparut aux yeux de Nora une vallée verdoyante surmontée d’un ciel limpide brillant d’étoiles, des ruisseaux, des arcs-en-ciel et au loin des montagnes enneigées. Elle n’en croyait pas ses yeux et faillit s’évanouir lorsqu’elle vit s’approcher une licorne blanche majestueuse.

- Bienvenue chez nous Nora.

Cette fois l’émotion était trop forte…

Le lendemain matin, Nora se réveilla dans une petite chambre douillette nichée dans un arbre. Autour d’elle, virevoltaient de minuscules fées aux ailes multicolores. Puis une dame aux cheveux d’argent entra dans la pièce portant un plateau lourd de victuailles.

- Bonjour, voici votre petit déjeuner.

- Merci. Mais… puis-je savoir où je suis et qui vous êtes ?

- Je me prénomme Chantal et je suis votre guide dans notre beau royaume. Le vieux bonhomme du temps est très occupé et c’est moi qui suis chargée de vous accompagner dans les montagnes.

- Dans les montagnes ? Mais pour quoi faire ?

- Et bien, ma chère, vous avez été choisie pour venir en aide au Père Noël…

 Chapitre 4 : Une décision à prendre

Nora, devait se rendre à l’évidence : un monde magique existait bel et bien. Et si elle se retrouvait là aujourd’hui ce n’était nullement dû au hasard. En effet, Chantal, la fée des neiges, lui expliqua longuement pourquoi il était impératif d’avoir une nouvelle recrue :

- Ma chère Nora, commença Chantal, de nos jours, sur terre, bon nombre de croyances ont été perdues. De moins en moins d’adultes croient en la magie et malheureusement les enfants aussi commencent à être touchés par l’incrédulité. Elfes, dragons, licornes et bien d’autres créatures magiques sont désormais prisonnières ici car plus rien ne les relient aux humains. Nous sommes dans une période bien malheureuse. Même le marchand de sable ne descend quasiment plus sur terre et se morfond au fond de sa grotte à l’ouest du pays. Seuls la petite souris des dents et surtout le Père Noël ont encore du pouvoir. Aussi notre ami des enfants est-il débordé car il doit assurer la magie sur terre quasiment à lui seul. C’est pourquoi il a absolument besoin d’aide. Et vous êtes cette aide précieuse Nora…

Après une longue réflexion, Nora, accepta de venir en aide au monde magique. Après tout, rien ne la retenait « en bas ». Elle n’avait jamais été mariée et n’avait pas d’enfants. Elle avait perdu ses parents alors qu’elle était encore jeune fille et n’avait pas de famille proche. Elle n’avait auprès d’elle qu’un petit couple de souris blanches prénommées Nick et Nickie.

- Fée des neiges, appela Nora.

- Appelez-moi Chantal, lui dépondit la douce fée.

Nora lui adressa un large sourire et reprit : 

- J’ai pris ma décision et je veux bien partir dans les montagnes du nord.

- Sage décision, mon amie. J’en suis très heureuse et je savais au fond de moi que nous pourrions compter sur vous. Maintenant, il va nous falloir préparer le voyage. Laissez-moi quelques jours pour cela. Il faut d’abord rassembler vos affaires, prévenir le Père Noël de votre arrivée…

- Oui mais, coupa Nora, je veux emmener mes petites souris domestiques. Elles sont adorables et seraient trop malheureuses sans moi.

- Bien entendu, Nora. Reprenons notre liste pour le départ, voulez-vous ?

Et la fée se mit à écrire dans un petit cahier grâce à sa baguette magique.

Au bout de quelques jours la bonne fée Chantal avait tout prévu pour le voyage. Elle vint à la rencontre de Nora qui était sortie pour découvrir la vallée. Nora était en pleine discussion avec une toute jeune sirène au bord d’un lac.

- Bonjour Nora. Je voulais vous prévenir que tout est prêt et nous pourrons partir dès demain matin. C’est mon fidèle ami Karl, le dragon blanc, qui va nous conduire. Nous irons bien plus vite par les airs.

Nora qui, en quelques jours avait pris l’habitude de rencontrer des créatures magiques ne fut même pas surprise par cette nouvelle.

 Chapitre 5 : Le voyage et la rencontre

Dès l’aube, en ce 6 décembre, Nora et la fée Chantal étaient fin prêtes et se tenaient au pied de la petite maison dans l’arbre. Vêtements et nourriture avaient été soigneusement rangés dans de grands bagages.

Nora avait aussi pris un balluchon d’où l’on pouvait entendre s’échapper de légers couinements.

- Nick, Nickie, soyez sages mes petits amours. Vous sortirez tout à l’heure lorsque nous serons en vol. Je vous ai apporté un peu de lait et du fromage. Patientez, petits gourmands.

- Nora, vous êtes prête ma chère ? demanda la fée. J’entends Karl arriver.

À cet instant, le ciel s’alluma de reflets blancs d’une incroyable beauté. Les battements d’ailes amples et souples du merveilleux dragon se mirent à résonner dans toute la vallée. Alors, chaque habitant sortit afin de saluer l’animal magique.

- Bonjour Nora, je suis ravi de faire votre connaissance.

Époustouflée par la majesté de Karl, Nora eut peine à trouver ses mots.

- Je suis enchantée, moi aussi.

Après quoi, tout ce petit monde embarqua pour le vol magique. Après quelques instants de vertiges, Nora ouvrit les yeux et put contempler le splendide paysage.

- C’est encore plus beau vu du ciel ! Je crois rêver… Mon dieu, quand je pense que cet univers féérique était si près de moi et que je n’en avais pas conscience…

La bonne fée et le dragon se jetèrent un coup d’œil discret,  ravis de constater le plaisir qu’éprouvait leur nouvelle amie.

Pendant trois jours, à vive allure, ils traversèrent la vallée puis passèrent les chutes d’eau vertigineuses avant de survoler la mer de sable. Puis, arrivés à l’océan de glace, Karl dit :

- Nous arrivons. Préparez-vous à l’atterrissage.

D’un coup d’aile à gauche, puis d’un autre à droite, le dragon se dirigea vers un vallon enneigé. Nora, y aperçut un minuscule village perdu dans la neige.

- Est-ce ici le bout du chemin ?

- Oui, c’est la maison du Père Noël. Je pense qu’il doit nous attendre, ou plutôt « vous » attendre, lui répondit Chantal.

À peine avaient-ils mis pied — et pattes — à terre qu’une ribambelle de rennes vinrent les saluer. Tous semblaient heureux de se retrouver comme après une longue absence. Nora était à la fois enchantée et angoissée par tant de nouveautés. Mais la raison essentielle de son appréhension était de rencontrer le Père Noël. Serait-il aimable et accueillant ? Elle n’eut pas le temps de se poser plus de questions car elle vit tout le monde se retourner et comprit qu’il était là, juste derrière elle…

Chapitre 6 : L’amour vous tombe du ciel

- Je vous avais dit que je n’avais besoin de personne !

Nora frissonna à ces paroles.

- Fée Chantal, c’est à vous que je m’adresse, reprit l’homme à la barbe blanche.

La fée s’approcha.

- J’avais bien compris, mon cher ami, mais les ordres viennent de Julius TEMPORIS lui-même. Vous n’avez guère le choix. Rendez-vous à l’évidence, vous êtes débordé de travail et ne pouvez plus tout assumer seul. Acceptez cette aide qui vous arrive non pas du Ciel mais de la Terre.

- Puisque vous ne me laissez pas le choix…

Et l’homme à la tunique rouge rentra chez lui en claquant la porte.

Nora resta interdite, le souffle coupé.

- Pardonnez-le, lui dit la fée. Il lui est difficile d’accepter une présence nouvelle mais je suis certaine que dans peu de temps il ne pourra plus se passer de vous.

Nora esquissa un sourire mais elle avait compris… Il ne voulait pas d’elle ! Elle eut envie de pleurer mais retint ses larmes…

En la quittant, Chantal et Karl avaient le cœur gros et espéraient que tout allait s’arranger. Ils la serrèrent fort dans leurs bras — et pattes — et lui glissèrent à l’oreille :

- C’est un homme bon, laissez-lui une chance. Vous êtes un cadeau qui lui est envoyé. Gardez toujours cela à l’esprit.

Nora resta longtemps dehors à les regarder s’éloigner dans le ciel. Elle retardait le moment de rentrer dans la chaumière…

Lorsqu’elle finit par y pénétrer, elle découvrit le désordre le plus total. « Il y a bien besoin d’une femme ici » pensa-t-elle !

- Installez-vous dans cette chambre, lui indiqua le Père Noël. Ce n’est pas très grand mais il faudra vous en contenter.

Elle s’installa dans la petite pièce et malgré son étroitesse s’y sentit rapidement bien. Les premiers jours, Nora se fit très discrète. Puis, prenant de l’assurance, elle commença à faire un peu de rangement et s’activa aux fourneaux. À peine quelques jours après son arrivée, elle prit même l’initiative d’aider à la fabrication des jouets. Le barbu peu bavard et bougon observait ses moindres gestes.

Au bout de 2 semaines à peine, la maison était devenue charmante et douillette. Lorsqu’arrivait l’heure des repas, le Père Noël commença à parler un peu et même à complimenter Nora sur ses talents de cordon bleu. Il se surprit aussi à trouver beaucoup de charme à ce petit bout de bonne femme.

Peu à peu, la complicité s’installa entre eux. Chaque jour, Nora, dont la douceur ne laissait plus le gros barbu indifférent, travaillait avec sérieux et soin. Elle préparait de bons petits plats, des cookies, du chocolat chaud, faisait la lessive, le repassage, apportait ses soins aux rennes et briquait les jouets tout neufs.

Bientôt, le grand jour de Noël arriva et cette année là, pour la première fois depuis ses débuts, le Père Noël se sentit soutenu et heureux. Lui qui avait été si seul pendant tant d’années…

Juste avant de prendre la route pour la grande distribution, il prit les mains de Nora dans les siennes :

- Je vous prie de m’excuser pour cet accueil peu sympathique, il y a quelques semaines. Je sais que je ne suis pas toujours facile à vivre mais je vous remercie d’être restée, Nora. Votre présence m’est très précieuse désormais et j’aimerais que vous ne me quittiez plus.

Alors, il lui donna un tendre baiser. Nora devint rouge pivoine et sentit son cœur battre la chamade. Ils se regardèrent en souriant.

- Demain, nous passerons le plus beau des Noëls ensemble, lui dit-il.

Puis il grimpa dans son traîneau et fila à toute allure emporté par les rennes.

Cette nuit-là, devant le feu de cheminée crépitant, Nora attendit son retour. Ses deux petites amies souris étaient lovées sur ses genoux. Elle pensa qu’elle avait fait le bon choix et que c’était incroyable d’avoir trouvé l’amour en la personne du Père Noël. Elle se promit de faire part de son tout nouveau bonheur à ses deux amies Chantal et Karl.

Et depuis ce fameux 24 décembre 1974, le monde magique et la terre ne possèdent plus seulement un Père Noël mais un Père et une Mère Noël !
Muriel J. le 29/10/2014

Ce conte est dédié à notre merveilleuse Chanchan et à son gros nounours.

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Le journal de Fouettard

Un jour de décembre, alors que le ciel avait revêtu un voile blanc floconneux, je décidai de faire une balade dans un petit bourg du fin fond de la Bretagne. Le village, déjà recouvert d’une légère couche de neige était désert en cette saison. Seule, une vieille boutique portant le nom « Les cornes du diable » était ouverte.

Piquée par la curiosité, j’entrai et découvris une grande pièce des plus étonnantes. Il y avait un coin dégustation de confiseries et, dans un renfoncement, des étagères débordantes de bouquins poussiéreux. Tout paraissait avoir été posé là depuis plusieurs siècles sans avoir jamais bougé. Je jetai un œil en direction du marchand, qui, du haut de sa cinquantaine grisonnante et avec un sourire radieux, m’invita à regarder de plus près. Me sentant autorisée à fouiner, je commençai à tout retourner sur les étagères avec l’incroyable sensation que j’allais faire une découverte fantastique.

Tout à coup, là, comme si il n’attendait que moi, je trouve une sorte de vieux grimoire sur lequel est gravé en lettres d’un beau rouge vif « Le journal de Fouettard » ! Intriguée, je le feuillette et me sens immédiatement subjuguée sans pourtant avoir encore lu la moindre ligne. Je m’assois alors dans le fond de la boutique sur un fauteuil aussi poussiéreux que tout le reste et commence à lire. Et voici l’incroyable histoire que je découvre, écrite en jolies lettres cursives :

 

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Le journal de Fouettard

Octobre 1898

 

Chapitre 1

Je me nomme Herne, connu aussi sous le sobriquet de “Fouettard”. Cela vous paraîtra sans nul doute incroyable, mais je suis né il y a plus de 1700 ans sur le vieux continent, dans un pays qui porte, aujourd’hui, le nom d’Écosse. Je suis venu au monde un soir d’hiver alors qu’une effroyable tempête faisait rage. Était-ce là la volonté du ciel de faire savoir au monde qu’un être étrange avait vu le jour… je ne saurais le dire mais la vérité est que je suis né “différent”… je dirais même “très différent”,  car il y avait au sommet de mon crâne de nouveau-né deux minuscules cornes rouges couleur de feu évoquant l’aspect d’un cervidé.

Mes parents, répugnés par ma vision, me rejetèrent et si un vieil homme sage de mon village ne m’avait recueilli, je ne sais si je serais encore là aujourd’hui…

Je n’ai pas l’intention, ici, de vous livrer tous les détails de ma longue, et quelquefois pénible existence. Non, car il faudrait bien plus que les quelques pages de ce journal pour tout raconter. Je vais donc me contenter d’aller à l’essentiel, aux principaux moments de ma vie.

Ce vieil homme un peu chamane, un peu guérisseur, m’ayant recueilli, prit soin de moi comme un véritable père. Il me donna amour et confiance. Il me prénomma Herne très certainement inspiré par le mot “horn”, signifiant dans ma langue maternelle “corne”.

Souvent, il me disait :

- La vie ne t’a pas été donnée par hasard. Tu es un être à part et je suis persuadé que tu as une destinée fantastique. Il te faut trouver laquelle…

Il m’éleva à l’écart des villageois qui ne m’appréciaient guère et il m’enseigna ses connaissances en matière d’herboristerie. Il était proche de la nature et s’évertua à nous faire vivre en harmonie avec elle et à respecter toute vie sur cette terre, qu’elle soit humaine, animale ou végétale.

De temps à autre, il allait au village et me permettait de l’accompagner pour l’aider à prodiguer des soins aux malades. Régulièrement, nous participions, et il en était le grand chef d’orchestre, à des cérémonies honorant la généreuse nature qui nous entourait. Je me souviens que chaque année, en hiver, il y avait une grande fête où chants et danses autour d’un immense brasier étaient de rigueur. Des incantations étaient récitées à haute voix afin de porter chance à tous pour le prochain printemps.

Les années passèrent et bientôt, je devins un homme robuste avec des cornes solides telles des bois de cerf. Les villageois, dont mes véritables parents, avaient fini par me tolérer mais gardaient une peur perceptible en ma présence. Comme si j’incarnais le mal… Pourtant, je n’étais pas un être maléfique. Je n’aspirais qu’à être aimé comme tout un chacun sur cette terre.

 

Chapitre 2  

C’est à la veille de mes 19 ans que je décidai de quitter mon père d’adoption pour partir à la découverte du monde. Déjà bien vieux, je savais que je ne le reverrais jamais, mais j’emportais avec moi le précieux savoir qu’il m’avait offert et toute la sagesse qu’il avait su me transmettre.

Avec des larmes dans les yeux, je pris le chemin du nord et comme je le redoutais, à l’approche des autres villages, mes cornes provoquèrent l’effroi et l’agressivité. Je n’eus d’autre choix que de les dissimuler sous de hautes coiffes.

Nous sommes alors en 320 de notre ère et je commence un long périple qui va me mener à mille lieues de mon pays natal. Je parcours d’abord l’Écosse de long en large et j’arrive à vivre grâce à quelques travaux que j’effectue au gré des endroits que je traverse. Partout où je vais, je suis considéré comme une âme errante, une sorte de fantôme qui déambule sans but précis. Je décide alors de partir en direction du sud. Je traverse la Gaule, passe par Rome pour ensuite remonter en territoire germain…

Nous sommes maintenant au milieu de l’automne 350. Bien des années se sont écoulées et, à l’aube de mes 50 ans, je réalise que je n’ai ni famille, ni amis et que je n’ai pas trouvé la destinée tant espérée par mon père…

 Las, je n’ai plus envie de rien et je songe à abréger cette vie inutile. Un soir pourtant, alors que je marche le long des rives du Rhin, très à l’écart des premiers villages, et que je cherche un endroit où passer la nuit, j’ignore encore que je vais faire les rencontres qui bouleverseront ma vie…

 

Chapitre 3 

La nuit est presque tombée lorsque je trouve un if géant qui peut contenir, très largement, une couche. Tandis que je m’apprête à y installer mon maigre balluchon, j’aperçois une lueur au loin. Intrigué, je cours jusqu’au phénomène et découvre que c’est une lanterne qui brûle. Posée sur un rocher, elle donne un éclairage fantomatique. Un vieil homme à la barbe et aux cheveux blancs, vêtu d’une tunique rouge sombre est étendu là ! Il a visiblement une entaille profonde à la poitrine. Le sang s’écoule doucement. En me penchant vers lui,  je perçois son souffle ténu. Il est mince et je n’ai aucun mal à le porter jusqu’à mon abri. Je dois le garder ici car le transporter plus loin risquerait de le tuer. Le fleuve tout proche nous fournit toute l’eau dont nous avons besoin pour boire et soigner sa blessure. Grâce à mes connaissances, je prépare des onguents que je lui applique afin de refermer et cicatriser sa plaie. Pendant de longues journées, je le veille et le nourris mais il reste très faible. Un matin, il semble avoir recouvré quelques forces pour me parler :

- Merci mon ami.

- Ne parle pas, vieil homme. Tu es faible et tu dois te reposer.

- Qui es-tu ?

- Je m’appelle Herne. Et toi ?

- Je suis Nicolas.

 

En quelques mots il me raconta sa vie. Il était né en 270 en Lycie mais il avait quitté très jeune sa ville natale. Ses parents étaient morts alors qu’il n’avait pas 12 ans. Héritier d’une immense fortune il avait décidé de partir pour distribuer ses biens aux miséreux rencontrés sur sa route. Il avait quelquefois eu maille à partir avec des brigands mais il avait toujours su se défendre jusqu’à cette dernière mauvaise rencontre. Les trois agresseurs, jeunes et forts l’avaient molesté, lui un homme de 80 ans, pour lui dérober les quelques pièces d’or qui lui restaient.

Empli de colère, je dis à Nicolas que, si j’avais été présent, ces gredins n’auraient pas eu la loi et que je les aurais fait fuir à coups de cornes. À ce moment,  je soulève mon couvre-chef sans même penser que je risque d’effrayer le vieil homme fragile. Mais sa réaction est tout autre. Il me regarde avec une compassion infinie et me dit :

- Tu n’es pas ordinaire…

Visiblement épuisé, il s’arrête un instant pour reprendre son souffle.

 - Je suis très vieux et la vie me quitte doucement. J’ai une faveur à te demander.

- Laquelle ?

- Emmène-moi boire à la cascade dans la clairière toute proche, sous le grand saule.

Je m’exécutai rapidement sans poser de question. Malgré le soleil qui baignait la grande étendue d’herbe, la fraîcheur d’automne s’était installée. À peine avais-je déposé Nicolas au pied du bel arbre orangé que l’eau de la minuscule cascade se mit à tourbillonner à une vitesse folle. Puis une vive lumière jaillit au point que je dus me protéger les yeux quelques instants. Lorsque je les ouvris à nouveau, j’eus une vision fantastique…

 

Chapitre 4 

Une petite créature ailée féminine papillonnait autour de moi. Elle avait de courts cheveux noirs de jais, portait une longue robe de mousseline blanche et ses ailes étaient d’un rouge éclatant. Elle s’approcha de mon oreille.

- Prends vite cette fiole !

Sa voix tintait comme une douce clochette.

- Verse quelques gouttes de cette eau dans la bouche de Nicolas !

Sans plus réfléchir, je m’exécutai. Les perles d’eau du flacon finement ciselé tombèrent une à une sur ses lèvres, tels des diamants. En quelques minutes, Nicolas retrouva ses forces et se mit debout. Autour de lui, apparut une lumière immatérielle donnant l’impression d’un être surnaturel. Il lui fallut quelques instants pour sortir de sa torpeur. Lorsqu’il eut retrouvé ses esprits, il avança de quelques pas puis s’agenouilla :

- Merci Éléonore.

- Debout Nicolas, debout ! Tu n’as pas à t’agenouiller devant moi !

Quelque peu abasourdi, je regardais cette étrange scène se dérouler devant moi sans comprendre. La jolie créature s’approcha :

- Je suis Éléonore, l’elfe de la source. Suis-moi.

Faisant un clin d’œil à Nicolas, elle nous fit traverser la fine cascade. Il y avait, cachée derrière l’eau ruisselante, une immense caverne dont les parois semblaient recouvertes de poudre d’or et donnant un éclairage irréel. En son centre, brillait un lac aux teintes d’opale. Des centaines de délicates créatures ailées sortirent d’étroites cavités creusées dans la roche et vinrent virevolter autour de nous. Éléonore semblait être la reine de cette incroyable ruche ! Après plusieurs minutes, au cours desquelles j’avais l’impression de vivre un rêve éveillé, Éléonore prit ma main et d’une voix cristalline me dit :

- N’aie pas peur et fais confiance à tes sens.

Elle se mit à tournoyer en effleurant mes cornes.

- Tu t’appelles Herne, n’est-ce pas ?

- Oui, répondis-je avec étonnement. Comment le sais-tu ?

- Oh ! je sais beaucoup de choses… Je te présente mon peuple magique. Nous vivons ici depuis bien des millénaires car cette eau a le pouvoir de prêter vie à qui la boit.

Puis se tournant vers Nicolas :

- Je suis heureuse que tu te sois enfin décidé à en boire. Cela voudrait-il dire que tu acceptes de venir nous aider ?

Sans une seconde d’hésitation le vieil homme répondit :

- Oui, Éléonore, je me suis décidé à rester parmi vous, cette fois-ci.

Une clameur impressionnante s’éleva alors et résonna dans toute la grotte. Les elfes avaient crié leur joie.

- Puis-je savoir de quoi vous parlez ? interpellai-je soudain.

Nicolas et la chef des elfes se regardèrent. Tandis que le vieil homme posait sa main sur mon épaule, Éléonore plongea son regard dans le mien.

- Je sens ton âme bienveillante, alors je vais tout t’expliquer…

 

Chapitre 5 

- Nous sommes sur Terre depuis la nuit des temps !

Avec un petit rire aigu, Éléonore continua :

- En réalité, nous sommes nés en même temps que les premiers hommes mais nous sommes toujours restés cachés car nous avons peur de certains d’entre eux. La magie ne leur est pas familière et l’âme humaine peut receler des pans très sombres.

Je ne pouvais qu’acquiescer ayant moi-même connu le rejet.

- Nous ne sommes pas les seuls êtres féeriques existants. Il y a plusieurs autres colonies et je pense, entre autre, à nos amis farfadets de Bretagne. Mais, venons-en au fait. Si nous existons, c’est pour une bonne raison. Nous avons une mission… et cette mission est de veiller sur les enfants orphelins jusqu’à ce qu’ils deviennent des adultes responsables. Nous leur apportons réconfort et soutien. Nous faisons tout notre possible pour aiguiller ces petits sur le bon chemin. 

Il est vrai qu’en cette époque reculée où la médecine était balbutiante, beaucoup d’enfants se retrouvaient seuls et livrés à eux-mêmes.

- Nous avons connu et aidé Nicolas lorsqu’il a perdu ses parents. Nous avons tout de suite compris qu’il était bon et généreux. Sachant que nous pourrions lui faire entièrement confiance, nous lui avons proposé dès son plus jeune âge et à maintes reprises de venir nous rejoindre. Voici qui est fait aujourd’hui !

Nicolas releva avec humour :

- Ça aura pris du temps !

Puis me regardant avec les yeux plissés de malice, la jolie créature ailée me chuchota :

- Toi aussi, nous t’avons épaulé lorsque tu étais enfant. Sinon, comment pourrions-nous te connaître ! C’est l’elfe Catherine qui t’a trouvé un père adoptif. Ensuite, elle t’a souvent visité pour s’assurer de ton bien-être.

- Mais, je n’en ai aucun souvenir, rétorquai-je.

- C’est normal, lorsque l’enfant n’a plus besoin de nous, il oublie notre existence. Mais si nous avons su le mener sur la bonne voie, notre but est atteint. À ce jour, avec Nicolas, tu es l’une des rares personnes à connaître notre monde.

- Mais, combien sommes-nous exactement à “savoir”, demandai-je ?

Éléonore sembla peser ses mots avant de répondre.

- Eh bien… au moins trois : Nicolas, toi, et puis… Ekanem.

- Ekanem ? Mais qui est-ce ?

Mes mots restèrent en suspens et je vis la petite elfe s’écarter. Comme dans un rêve, apparut au fond de la caverne une belle femme à la peau d’ébène et aux yeux d’onyx. Elle portait avec grâce deux jolies cornes sur la tête lui donnant l’aspect d’un cervidé…

 

Chapitre 6  

Marchant vers nous d’un pas gracieux et léger, elle gratifia Éléonore d’un sourire entendu. Puis s’adressant à Nicolas :

-  Je suis si heureuse de te revoir, Nicolas ! Quel bonheur que tu te sois enfin décidé à rester avec nous !

Elle le serra dans ses bras et l’embrassa. Puis se tournant vers moi :

- Bienvenue, Herne. Il y a longtemps que j’attendais de te rencontrer.

Une fois de plus, je me sentis dépassé par les événements …

La belle Ekanem m’invita à m’asseoir autour d’un grand feu et d’un bon repas qu’avaient rapidement préparé les elfes. Elle me donna quelques explications :

-  Je suis née deux ans après toi et j’ai été abandonnée pour la même raison que toi. N’ayant pas eu la chance de trouver une famille d’adoption, c’est Éléonore qui m’a recueillie. J’ai passé toute ma vie ici et, ayant eu connaissance de ton existence grâce aux elfes, j’ai supplié Éléonore et ses amis de donner un petit coup de pouce au destin pour que nous puissions nous rencontrer.

- Pourtant, relevai-je, à aucun moment je n’ai eu l’impression d’être “guidé” !

En mon for intérieur, je pensais : « Comment aurais-je pu me douter qu’il y avait ailleurs sur cette terre une si jolie “créature” de mon espèce ? »

Ekanem reprit :

- La route a été longue mais te voici finalement arrivé jusqu’à nous.

En se penchant vers moi, elle me souffla à l’oreille :

- Tu n’es plus seul. Et moi non plus…

En quelques heures, ma vie avait été complètement bouleversée et j’avais encore quelques difficultés à réaliser que tout cela était bien vrai !

Le soir même, les elfes partirent pour leur mission nocturne habituelle auprès des orphelins. C’était visiblement un rituel immuable et bien organisé puisque Ekanem avait préparé la liste des petits esseulés à visiter. Puis, elle me proposa, ainsi qu’à Nicolas, de prendre un peu de repos. À peine avais-je fermé les yeux que le sommeil m’emporta dans un tourbillon de rêves merveilleux.

 

Chapitre 7 

Ne dit-on pas que la nuit porte conseil ? Eh bien ce fut le cas, car je m’éveillai le lendemain avec l’esprit clair. Je savais que mon destin allait se jouer ici ! La première étape fut d’accepter ma nouvelle vie en communauté ou, devrais-je dire, “en famille”, ensuite de m’habituer aux activités qui rythmaient nos jours et nos nuits comme une ruche bourdonnante. Nicolas, Ekanem et moi aidions nos amis comme nous le pouvions. Petit à petit, je pris conscience que la présence rassurante et douce de mon double féminin ne me laissait pas de glace. Il ne fallut pas longtemps pour que nous tombions amoureux. En l’espace de trois ou quatre semaines j’avais repris goût à la vie car j’avais trouvé une famille et…une compagne.

Alors que l’hiver s’approchait à grands pas, Nicolas me fit part d’une idée :

- Herne, j’ai longuement réfléchi et j’aimerais que nous puissions distribuer des friandises aux jeunes orphelins que nous aidons.

- Quelle excellente idée ! Mais cela va demander une grosse organisation entre la fabrication et la distribution.

Qu’à cela ne tienne, une fois les elfes convaincus du bien-fondé de cette action, nous organisâmes tout, de la confection au don proprement dit. Il fut décidé d’offrir nos modestes présents au jour du 25 décembre et sous condition d’un comportement louable. Cette date marquait le début des temps froids et difficiles. Cette petite lumière de bonheur allait apporter espoir et joie aux enfants, au cœur de l’hiver.

Nous étions déjà au début de décembre et il nous restait très peu de temps pour confectionner les douceurs. Il fallait aussi trouver un moyen de transport. La première distribution fut quelque peu laborieuse car nous dûmes la faire à charrette tirée par une mule. Nous ne pûmes parcourir que quelques villages. Habillé d’une peau d’ours épaisse et muni de mon fouet de cocher,  j’avais mené Nicolas sur les routes pour qu’il fasse ses offrandes. Vêtu d’une tunique écarlate recouverte d’hermine blanche, il avait subjugué les petits par sa prestance. Et chacun l’avait remercié chaleureusement pour sa générosité.

L’année suivante, alors que les enfants sages attendaient avec impatience le passage de celui qu’ils avaient surnommé “le bon Nicolas”, quelques gredins s’étaient cachés derrière les fourrés le long de notre route. Discrètement je dis à Nicolas :

- Ils cherchent à se faire un joli butin. Je vais les en dissuader…

Sautant de mon siège de cocher et retirant brutalement ma grande capuche,  je courus vers les jeunes brigands en criant à tue-tête :

- Filez, si vous ne voulez pas recevoir une bonne correction sur le derrière !

À la vue de mes cornes, la plupart avaient eu une telle frousse que la dissuasion avait été suffisante. Pour les autres, plus récalcitrants, je dus jouer le rôle de punisseur ou plutôt de moralisateur. Et dans bon nombre de cas, mon “travail” ne fut pas vain. En leur inculquant les valeurs essentielles, leur comportement changea. Bientôt, ils m’affublèrent du sobriquet de “Fouettard”.

 

Chapitre 8 

Après deux années de distribution très chaotique, il fallut trouver un mode de transport beaucoup plus rapide. Ce fut fait grâce à notre cheval blanc Slupinis. Venu de France, ce mustang sauvage extraordinairement puissant et rapide avait été découvert par Régie et Cricri, deux farfadets de Bretagne. Ce bel animal vivait caché depuis fort longtemps dans les Monts d’Arrée et le capturer ne fut pas chose aisée. L’apprivoiser prit plusieurs mois de travail acharné mais sa force incroyable et sa vitesse nous permit d’effectuer notre distribution sur un bien plus large territoire.

Bientôt, notre légende s’amplifia et tout l’occident eut connaissance de notre existence. Pendant plus de 1400 ans, grâce à l’eau de la source qui nous prêta vie, nous traversâmes les époques. Nicolas offrit de la joie à des milliers d’enfants et moi, son accompagnateur fidèle,  je fis tout mon possible pour faire rentrer dans le droit chemin les jeunes gens égarés.

Lorsque nous arrivâmes à l’année 1823,  je ressentis une grande lassitude. Notre équipe fantastique était toujours cachée sur les rives du Rhin mais les temps avaient bien changé. Non seulement notre repaire n’était plus très sûr mais mon rôle commençait à me peser lourdement. Après une longue discussion avec Nicolas, j’envisageai de tout arrêter…

- Herne, tu ne peux pas nous abandonner !

- Ekanem et moi ne voyons plus d’utilité à “Fouettard”.

Nicolas prit une profonde inspiration :

- Ce n’est pas faux ! Alors il faut qu’on te trouve un autre “boulot” !

- Pour l’instant, laisse-moi partir, j’ai besoin de réfléchir. Ekanem m’accompagnera. Nous partirons dans quelques jours vers le nord.

Au matin du jour dit, nos balluchons sur le dos, nous partîmes en direction de la Scandinavie. Il fallut, comme au temps de ma jeunesse, retrouver du travail pour subsister et payer notre périple.

En passant par la Finlande nous eûmes la bonne surprise de rencontrer Okon, le chef de la colonie d’elfes de Rovaniemi. Il nous apprit une nouvelle des plus surprenantes :

- Savez-vous qu’il y a sur les terres vierges islandaises d’autres humains à cornes ? J’ai des amis lutins des neiges qui les connaissent. Ils vivent dans une plaine tout près du volcan Krafla au nord-est du pays.

- C’est incroyable répondis-je ! Il faut absolument que nous fassions leur connaissance.

- Je vous accompagne ! Okon avait dit cela avec tant de conviction qu’il n’était pas question de tenter de l’en dissuader.

Après quelques semaines de marche et de traversée, naviguant tantôt sur l’océan atlantique tantôt sur l’océan arctique, nous étions arrivés en Islande. Les lutins des neiges nous accueillirent avec un plaisir non dissimulé et ne furent pas surpris par notre aspect particulier. À la nuit tombée, Okon et quelques-uns de ses comparses à oreilles pointues nous emmenèrent au pied du volcan endormi. En ce lieu très reculé et inhabité, je ressentis une présence très forte.

- Ils nous observent, dis-je en chuchotant à Ekanem.

- Comment le sais-tu ?

- Je le sens.

À peine avais-je terminé ma phrase que je vis doucement venir à nous six jolis rennes…

 

Chapitre 9 

L’un d’eux avait des bois plus grands que les autres. D’un léger hochement de tête, le majestueux animal salua les lutins puis me regarda fixement.

- Qui es-tu ?

Relativement surpris par ce renne parlant, je finis par balbutier :

- Je suis Herne et voici ma compagne Ekanem.

- Vous venez grossir le troupeau ?

- Grossir le troupeau, mais de quoi parles-tu ?

- Tu ne sais pas que vous êtes tous deux des rennes ?

- Mais, je ne comprends pas ce que tu veux dire ? Nous sommes des humains un peu particuliers, c’est tout ! Je m’attendais à trouver ici des individus comme nous et non pas des animaux qui parlent !

Okon qui en savait plus qu’il n’avait bien voulu le dire, tira sur la manche de mon épais manteau.

- Attends un peu que Judicaël te donne quelques explications.

Le renne se tourna alors et nous invita tous à le suivre. Nous arrivâmes dans une sorte de souterrain à flancs de roche qui débouchait sur une immense pièce d’habitation entièrement aménagée. Le seuil tout juste franchi, Judicaël et les cinq autres rennes furent soudainement entourés d’un halo de vapeur dorée et une incroyable transformation s’opéra sous nos yeux ébahis. En quelques secondes, tous les six avaient pris forme humaine. Seuls les bois étaient restés sur leurs têtes.

Okon s’approcha :

- Je t’avais bien dit d’attendre et que Judicaël répondrait à tes interrogations.

Et ce fut le cas. Les six jeunes gens mi-hommes mi-animaux étaient frères et sœurs, nés à Reykjavik 24 ans plus tôt. Leurs parents, malheureusement disparus, ne les avaient pas abandonnés mais, au contraire, étaient venus se réfugier ici pour les élever. Éloignés de tout, les premières années furent difficiles mais ils bénéficièrent de l’aide des lutins. Dès son plus jeune âge, Judicaël avait découvert son pouvoir de mutation. Avec une grande concentration, il passait d’un état à l’autre en quelques secondes seulement. Loin de prendre cela comme un défaut, toute la fratrie avait appris à maîtriser ce don pour en faire une force permettant de survivre dans ce milieu désertique. Mais ce n’était pas tout. Depuis quelques mois les jeunes cervidés, avaient fait une incroyable découverte : un lichen foisonnant dans le cratère du volcan avait la propriété de les rendre à la fois puissants et aussi légers que des plumes. Cela leur permettait de voler !

Ekanem et moi étions de nouveau abasourdis.

- Nous sommes faits de la même essence, dit Judicaël. Je pense que vous possédez le même don que nous. À vous de vous entraîner désormais !

 

Chapitre 10 

Et notre hôte avait raison. Nous avions vécu tant d’années sans jamais soupçonner qu’un tel pouvoir sommeillait en nous ! Il fallait, avant toute chose, repartir pour en parler à Nicolas et Éléonore car j’entrevoyais la possibilité de nous établir ici. Non seulement, cet espace vierge pouvait accueillir une fabrique de confiseries mais un troupeau de rennes volants pouvait être la solution miracle pour effectuer une distribution à l’échelle mondiale ! Judicaël et les siens furent immédiatement enthousiasmés par le projet. Nous partîmes sur les rives du Rhin retrouver nos amis pour leur proposer de venir nous établir en Islande. Quelle joie ce fut de tous les retrouver après quatre mois d’absence ! Et nous avions tant à leur raconter…

Rapidement, tout fut prêt pour le grand départ. Il y avait à la fois l’excitation de la nouveauté mais forcément aussi le regret d’abandonner une place si longtemps occupée. Nos nouveaux amis rennes vinrent nous chercher au crépuscule à la fin de septembre 1823. Il fallut délaisser notre vieille charrette pour utiliser un grand traîneau capable de transporter toutes nos affaires et surtout de l’eau de la source de vie. Quant à Slupinis, notre fidèle destrier blanc, il nous fit comprendre par quelques hennissements qu’il préférait retourner dans les Monts d’Arrée pour prendre un repos bien mérité.

Notre emménagement eut lieu dans une intense frénésie et une joie évidente. Une nouvelle vie se présentait à nous…  Ekanem et moi, avec patience et persévérance, passions plusieurs heures par jour à nous entraîner afin d’arriver à contrôler notre transformation. Et quelle incroyable sensation lorsque pour la première fois nous pûmes planer au-dessus de la vallée et voler à une vitesse vertigineuse après avoir mangé goulûment le précieux lichen. Un soir, alors que nous étions tout juste posés en haut du volcan – d’où la vue était magnifique – Ekanem frotta doucement son museau contre le mien :

- Herne, si nous passions un peu plus de temps seuls ? Nous partirions aux beaux jours et reviendrions ici à l’automne. Veux-tu ?

- Je ferais tout pour toi, ma chérie.

Je lui donnai un baiser sur le bout du museau et elle se pelotonna quelques instants contre moi. Il était temps maintenant de revenir à la fabrique souterraine.

Au soir du 24 décembre de cette même année, nous étions tous fin prêts pour la première distribution mondiale. Et cette fois, les friandises ne seraient pas seulement offertes aux orphelins mais à tous les enfants sans distinction. Nous allions voyager de nuit pour ne pas attirer l’attention avec notre attelage de huit rennes féeriques. J’eus le privilège de prendre la tête du cortège avec ma gracieuse compagne. Je n’oublierai jamais la sensation merveilleuse que je ressentis lors de cette première tournée non plus en tant que “Fouettard” mais en tant qu’ “assistant” de Nicolas ! Depuis cette inoubliable nuit, chaque année à la veille de Noël, je reviens en Islande pour devenir le renne volant “premier assistant” de Nicolas.

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Le journal se terminait ainsi. Pendant un long moment, je restai dans une agréable rêverie en me disant que j’avais lu une jolie farce de conteur. Une belle femme noire qui sortait de l’arrière-boutique me tira de mes pensées. Je refermai alors le grimoire et quittai la vieille boutique sans oublier de saluer le marchand au passage. Il me gratifia d’un beau sourire et me salua également en soulevant légèrement son grand chapeau. Je devinai alors deux cornes rouges couleur de feu…Les contes, alors, seraient-ils autre chose que des récits légendaires ?

Muriel JORRY le 23/09/2015

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 Les mythes sont d’anciennes réalités qui ont survécu parce qu’elles ont trouvé dans le conte la source d’immortalité.

Elles continuent donc d’exister mais sans pouvoir nous apparaître, sous peine de ne plus retrouver le chemin jusqu’à l’eau miraculeuse.

Nous les côtoyons donc, sans les voir, si ce n’est par le truchement de quelques signes… Consolons-nous. S’il suffisait d’apparaître pour exister, beaucoup de “réalités” d’aujourd’hui ne seraient pas ce que l’on en croit…

Ernest GARIN-PIERRE

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 Pour l’histoire : Chez les rennes, mâles et femelles portent des bois recouverts d’un velours l’été, qu’ils perdent à l’automne. Les bois prennent alors une teinte rouge, puis brun foncé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’AUTOBUS EN DÉLIRE
Je suis chauffeur d’autobus depuis quarante-deux ans. D’ailleurs, je vais bientôt prendre ma retraite. Mon nom est Toussaint Sansoucy. Ça peut sembler banal un autobus: pourtant, c’est tout un monde! Vous n’avez pas idée. Laissez-moi vous raconter quelques pages de ma longue carrière dans le transport. Je ne m’y suis vraiment pas embêté! 

J’aime beaucoup mes clients ; je les appelle mes voyageurs. Sans eux, je n’aurais pas de gagne-pain. Ma clientèle est composée de gens très variés: des travailleurs en tous genres, des étudiants petits et grands construisant leur avenir et des familles utilisant mon véhicule pour tous leurs besoins. 

Et puis, il y a les autres. Je veux parler des grands-parents, des retraités, dont je ferai bientôt partie. Ces gens sont presque mes préférés. J’ai dit presque, je ne voudrais pas faire de jaloux. Ces personnes ont toujours un bon mot pour moi, quand ce n’est pas une pastille de menthe ou un carré de sucre à la crème. Certains recherchent une bonne oreille pour y abandonner une peine ou un secret. D’autres m’amusent avec une bonne blague. Ils sont rarement pressés et me font partager leur bonne humeur.

Il y a des jeunes gens qui se sont rencontrés dans mon autobus et qui se sont mariés. J’ai même connu leurs enfants. J’ai rencontré toute sorte d’ados. À commencer par ceux du temps d’Elvis Presley jusqu’à ce jeune punk dernièrement faisant fuir tous mes passagers. Mais non, ce n’était pas l’odeur…C’était son rat ! 
Parfois, il m’arrive de trouver des objets oubliés dans mon autobus. Bien sûr, il y a mes classiques: gants, lunettes, parapluies. Mais également des trouvailles assez inattendues: j’ai mis la main sur un gâteau de noce, un joli petit chiot tout tremblant et un coussin à pet sans doute oublié par un petit malin envahi d’un grand fou rire. Oh ça me fait penser… 

À une certaine époque, j’ai eu un petit passager très spécial. Ah ! l’inoubliable Damien. Une tignasse rousse toute bouclée, des grands yeux bruns presque noirs, dans un petit visage plein de taches de son. Environ dix ans, l’air plus qu’espiègle avec comme du soleil dans les yeux et une espèce de joie de vivre étonnante. Damien trouvait sans doute les trajets de mon véhicule trop calme. Voilà qu’il se met en tête de changer l’ambiance de mon autobus.

Ah le p’tit bonjour, je ne l’oublierai jamais ! Il a fait mentir mon nom plus d’une fois. Une fin d’avant-midi voilà mon Damien, chargé comme un mulet, qui s’aventure dans mon autobus. J’aurais dû me douter qu’il n’était pas qu’un petit sportif.
— Bonjour M. Sansoucy, vous allez bien ?
— Bonjour Damien, tu as vu le soleil ce matin, on ne peut aller mieux quand il brille ainsi.
— Ouais c’est certain, s’il-vous-plaît, pourriez-vous m’avertir quand nous arriverons au boulevard Pie IX ?
— Bien sûr mon grand.

Je roule depuis trois coins de rue, quand tout à coup, un brouhaha indescriptible s’installe dans mon véhicule. Des gens crient, sautent, rient. Des femmes hurlent pour descendre. Quelques enfants rigolent, certaines personnes paniquent. Le temps de faire une inspection sommaire, je me rends compte qu’on a vidé un gros pot de sauterelles sur le sol. Ni vu ni connu. Les sauterelles bondissent sur les jambes des femmes effrayées. Tout au fond de l’autobus, il y a un Damien, mort de rire.

Un certain matin d’Halloween, le froid et le vent rendaient mes voyageurs maussades. Damien s’amusait à frapper sur l’épaule des gens et quand ceux-ci se retournaient, il exhibait un masque des plus monstrueux. Cela déridait les passagers. Ils le trouvaient amusant jusqu’à ce qu’une vieille dame en fit presque une syncope, la pauvre.

Je ne l’ai pas réprimandé le jour où il s’amusait follement à éternuer très fort, en arrosant les gens devant lui avec un pistolet à eau. Les passagers surpris et dégoûtés se retournaient pour apercevoir un Damien souriant de toutes ses dents et brandissant son jouet. 

Il n’était pas méchant ; c’était plutôt pour se distraire. Toutefois, il possédait un cœur d’or. Cette année-là, quelques jours avant Noël, il s’était assis tout près de la porte. Chaque passager payant son billet, recevait des mains de Damien une poignée d’arachides en écales et un souhait des plus joyeux et enthousiasme. Les voyageurs lui souriaient puis, encouragés par cet enfant, fraternisaient et formulaient de bons vœux entre eux. Il avait le tour le p’tit bonjour. Il mettait de la joie et de l’amitié dans mon autobus. Il commençait à être connu pour ses blagues. Un matin, il est arrivé avec une petite boite à bijoux. Il me dit : J’ai trouvé quelque chose au parc hier ; j’aimerais bien vous le montrer. Il ouvre sa boite ! Complètement ahuri, j’aperçois un doigt sanguinolent reposant sur un carré d’ouate ensanglantée. Quand il eut fini de me stupéfier, il me dévoila son propre doigt qu’il avait inséré par un trou dans le fond de la boite. Un index qu’il avait barbouillé de mercurochrome. Il fallait le voir se promener dans l’autobus pour faire admirer son doigt par les passagers.

Un jour pourtant, il a dépassé les bornes. C’était une belle matinée d’été, il régnait une chaleur torride. Mon rouquin s’amène sourire aux lèvres, heureux d’être en vacances. Il me déclare qu’il s’en va se baigner à la piscine municipale . C’est évident, il a une serviette roulée sous le bras. Il s’installe sur un banc double. Moi, le connaissant, je surveille dans le rétroviseur, ses moindres gestes. À part le fait qu’il change souvent de place, il n’y a rien de répréhensible à sa conduite. Les gens commencent à envahir l’autobus. Le sourire est sur toutes les lèvres. La journée est bien partie, il fait si beau ! Je roule depuis quelques temps, quand soudainement une rumeur s’élève du fond de mon véhicule.

La colère gronde, les gens s’énervent, des disputes éclatent. J’arrête mon autobus et je cherche Damien du coin de l’œil. Disparu, aucune trace du petit espiègle. Par la fenêtre au dessus des têtes de mes voyageurs, je le surprends tournant le coin de la rue, la tête baissée. Qu’a-t-il bien pu faire encore ? Une femme en colère descend de l’autobus et s’engouffre dans un taxi. Un homme d’affaire engueule un adolescent abasourdi. Deux hommes, rouges de fureur, s’insultent en gesticulant et postillonnant. 

Les pieds me collent au sol. Les personnes assises ont de la difficulté à s’extirper de leur siège. L’ambiance est à couper au couteau ; on sent l’ hostilité qui rôde. Tout le monde se suspecte. Quelqu’un a joué un tour pendable, ce n’est vraiment pas drôle.

Sur un siège vide, j’aperçois une coulée dorée ; de mon index, j’en ramasse un échantillon et l’hume. Je goûte. C’est du miel. Le petit sacripant, il a badigeonné mon autobus de miel ! Après des excuses auprès de mes gens, je rentre mon autobus au garage pour un bon nettoyage. Moi, il me reste un bon savonnage de conscience à faire à un jeune garçon.

Le soir même, je rencontre un Damien honteux en la présence de ses parents. Selon leur dire, c’est un enfant raisonnable et studieux. Ils sont tous les deux déroutés.

— Par ton manque de jugement, Damien, des gens ont manqué des rendez-vous importants ce matin. D’autres sont arrivés en retard au travail. Certains ont peut-être perdu leur emploi. Tu as obligé des gens d’entretien à fournir un effort inouï, pour tout nettoyer en ce temps de grande canicule. Tu as déréglé mon parcours en m’obligeant à changer d’autobus. Plusieurs passagers ont dû attendre pendant des heures. Quel âge as-tu Damien ?
— J’ai onze ans, marmonna-t-il
— Tu n’es pas très responsable pour un garçon d’onze ans. Tu n’as certainement pas réfléchi ce matin, avant de poser ton geste.
Damien, rouge et confus, pleure et chuchote : 
— J’ai compris, je m’excuse. J’aurais pas dû faire ça. Je ne recommencerai plus.
— Enfin j’espère que tu apprendras de cette leçon !
Devant autant de repentir, mon cœur se laissa attendrir. Je savais bien qu’il n’avait voulu que s’amuser ; il avait mal calculé son tour. Un manque de réflexion. Cette fois-ci sa blague n’était pas réussie. Dans l’ensemble, ce n’était pas un mauvais petit gars. D’habitude, il était toujours poli, souriant. C’était un garçon très intelligent. J’étais sûr qu’il profiterait de la réprimande.

Nous avons continué à faire le trajet ensemble ; il s’était assagi. Cependant, je retrouvais mon petit passager toujours plein de bonne humeur et de sollicitude pour ses semblables.
— Joyeux Noël, monsieur Sansoucy !
— Joyeux Noël Damien, profite bien de tes vacances !

Puis le temps a passé. Après son adolescence, Damien a quitté mon autobus. Il entreprit des études supérieures. Je ne le revis plus. D’autres petits rouquins aux grands yeux pleins de soleil, sont venus séjourner dans mon autobus, avec d’autres sourires moqueurs. Pourtant, jamais plus de tours pendables. Fiou !

Il y a six ans, ma femme est tombée gravement malade. Elle faisait de la fièvre depuis deux jours ; elle n’en menait pas large ma pauvre Blandine. N’en pouvant plus de la voir souffrir ainsi, je décide de l’amener à l’hôpital. Un grand gaillard de six pieds deux nous reçoit. En rentrant, il me demande mon nom.
— C’est pas pour moi, c’est pour ma femme, docteur. Elle fait de la fièvre depuis deux 
jours ; elle a vomi. Et je suis très inquiet.
— Je vois, répond le médecin en feuilletant le dossier. Blandine Beauséjour, cinquante-six ans. Étendez-vous madame, je vais vous examiner. Avez-vous eu de la diarrhée, des étourdissements ? 
— Non docteur, répond Blandine
— Et vous monsieur, je peux connaître votre nom ?
— Toussaint Sansoucy.
— Je me disais bien aussi, que je vous avais déjà vu. Dr. Damien Leroux, me dit-il en me tendant la main. Vous souvenez vous de moi ?
Comme si j’avais pu l’oublier ! 
— Bien sûr voyons, on n’oublie jamais un petit joueur de tour. Tu es devenu médecin, cela ne me surprend pas. Tu avais déjà beaucoup de compassion pour les autres malgré ton jeune âge.

N’empêche qu’il l’a sauvée ma Blandine. Elle souffrait d’une péritonite. Ce jour-là, elle n’est pas sortie de l’hôpital. Le docteur Damien y a vu. C’est bien pour dire, le monde est petit. Je ne pensais pas retrouver mon petit rouquin, un jour. Mon petit joueur de tours !

Il y a une vingtaine d’années, je lui rendais service avec mon autobus. Maintenant, c’est à lui de me rendre service avec sa médecine. Et quel service ! Il a sauvé ma femme. Les humains forment une chaîne ; on est tous reliés les uns aux autres. Seul, on est bien peu de choses. On a tous besoin des autres. Comment serait l’humanité s’il n’y avait pas de pompiers, de bouchers, d’avocates, de médecins, de mécaniciennes ? Nommez-les ; on a besoin de tous les métiers. Si personne ne ramassait les ordures, le monde serait joli… Et je préfère ne pas imaginer l’odeur. Ne cherchez pas, on ne s’en sort pas sans les autres. Chacun fait sa petite part et c’est ça la vie. 

Damien est devenu notre médecin de famille. Dans son bureau, sur la bibliothèque , il y a une photo d’enfant. Une petite fille aux yeux verts avec une chevelure rousse toute bouclée. Une drôle de frimousse espiègle, avec comme du soleil dans les yeux et une espèce de joie de vivre étonnante. Ça me rappelle quelque chose, ces petits yeux là ! 

 

6 commentaires »

  1. jadelara dit :

    coucou chere mumu ,

    j’ai commencer a lire avec délectation ton récit, et j’en prend énormément plaisirs- je me sort le reste pour le lire tranquillement au lit :)
    merci de nous faire rêver – a quand ton prochain :)

  2. Un grand merci Karine. Le 2ème était commencé mais je suis en panne d’inspiration… pour l’instant.

    Dernière publication sur  : 06 - "Mini" rencontre Jem en France

  3. Isa Noël Joyeux dit :

    Je viens de le relire et… je pense que tu feras partie de mon calendrier de l’Avent cette année. ;)
    En plus je vois que tu t’es pliée à l’exercice de l’illustration, excellente idée, voici donc une œuvre 100 % personnelle. Continue de nous régaler.

  4. Oui, vas-y Isa, pas de soucis. J’attends avec impatience que tu me donnes ton avis sur le 2ème qui est en ligne sur le forum. Bisous.

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  5. X dit :

    Vos histoires de Noël sont agréables à lire ; mais il y a un autre moyen de les faire connaître. Si un studio cinématographique français vous proposait de les adapter en films d’animation, accepteriez-vous de leur donnez les droits nécessaires ?

  6. Merci. Et bien, pourquoi pas… il faut voir les conditions.

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